A mon père et à ma mère pionniers de leur temps

A mon père et à ma mère – Juillet 1962, l’Algérie arrache son indépendanance au prix des armes et des larmes

 

 

A mon père et à ma mère

Hier, on traitait nos parents comme du bétail, utilisant la force de leurs bras à une pénible reconstruction du pays, détruit et ruiné par les nazis ; en prime, on les considérait comme des incultes, des ignorants, des sauvages, des personnes tout juste capables de balayer les rues, de couler du béton sur d’immenses tabliers autoroutiers, de ramasser les poubelles. Quel mépris, quelle insulte envers ces femmes, ces hommes qui ne doivent leur illettrisme, voire leur analphabétisme, qu’à leur ancien statut d’indigène administré par un système colonialiste profondément inhumain, injuste. Ces deux derniers adjectifs étant, à mon avis, un doux euphémisme. Ces mêmes femmes et hommes qui eurent des enfants, eurent le courage, au-delà de leur misérable condition sociale, de les élever, d’en faire des adultes dignes et honnêtes. Certes, ce n’était ni le bagne, ni l’enfer ; à peine les portes d’un paradis nommé bidonville. Sous la griffe de leurs anciens maîtres assoiffés de revanche, nos parents étaient-ils encore eux-mêmes ; en effet, les stigmates, les plaies, les traumatismes subis au plus profond de leur âme, les ont rendus soumis, dociles, corvéables à merci. Le système colonialiste ayant — comme toute idéologie malsaine, malfaisante, telle une maladie incurable — de profondes racines séculaires a tenté d’inculquer cette culture de la soumission, de la domination, d’une civilisation réputée plus avancée, aux enfants de ces ex-indigènes. C’est-à-dire à ceux que l’on désigne, encore aujourd’hui en France !, comme des Français issus de l’immigration. Le mot maghrébin, pour bien signifier l’origine et la religion différentes, a bien entendu été extrait du dictionnaire et est devenu très usité, à la mode. Et bien sûr, le mot maghrébin n’a plus la même signification que les mots, par exemple : européen, sud-américain, australien. Non, il signifie, dans la lignée des mots islamiste et islamisme, l’étranger, l’Arabe venu d’ailleurs ; un ailleurs hostile et dangereux. Un terroriste potentiel !

Le combat a été difficile et douloureux

A mon père et à ma mère. Alors oui ! grâce au courage, à l’abnégation de nos mères, de nos pères venus en France pour y gagner leur vie, le droit de vivre dignement, ce qui n’indique pas que cette dignité leur était refusée dans leur pays d’origine (Maroc, Algérie, Tunisie) — c’était un problème purement économique — mais grâce également aux précieuses aides de vrais Démocrates, de vrais Républicains français, nous avons, nous les enfants d’immigrés de seconde, de troisième génération? pu nous en sortir et devenir ce que nous sommes : des citoyens français libres et attachés aux vraies valeurs républicaines : liberté, égalité, fraternité. Et j’aimerais, moi, rendre un grand et fervent hommage à ces valeureuses femmes, ces fiers et courageux hommes venus du Maghreb se battre avec l’armée française contre l’Allemagne nazie, mais venus également apporter un message de paix, une exemplarité dans la conduite, dans le respect des lois et des traditions du pays accueillant, un message de tolérance, d’ouverture. Je suis fier d’être et d’appartenir à une telle communauté, comme sont fiers, je le crois sans l’ombre d’un doute, tous mes concitoyens de la même origine. Je n’ai pas à participer à un humiliant débat sur l’Identité Nationale, je n’ai pas à me justifier. La nationalité française, je la dois à mes parents ; c’est envers eux que j’ai une dette. Sûrement pas à Messieurs Sarkozy et Besson. Seraient-ils devenus des juges distributaires d’une identité dont ils auraient, eux les politiques, un droit royal ? Je croyais la monarchie absolue abolie. Je suis musulman, comme d’autres sont catholiques, protestants, juifs, athées, bouddhistes. Où est le problème ? Existe-t-il une incompatibilité entre islam et République ? Entre islam et démocratie ? Bien sûr que non ! La religion est une affaire strictement privée. La république et la démocratie sont affaire publique ; elles appartiennent au peuple français dans son entier, et c’est évidemment sur ce terrain que nous nous retrouvons tous, toutes origines, ethnies et religions confondues. Nous appelons cela être des citoyens. Et nous exigeons une citoyenneté pleine et entière.

Les temps changent, les hommes aussi

A mon père et à ma mère. Dans la communauté dite maghrébine de France, il existe désormais des Docteurs en médecine, en philosophie, des profs, des PDG, des chercheurs, des ingénieurs, des écrivains, des artistes dans tous les domaines de l’Art, etc. Et cette réalité là, nous la devons à la passion au sérieux et au travail de nos parents immigrés en premier lieu, mais aussi, en second lieu, à l’implication, à la volonté et aux efforts consentis par ces enfants de la République que l’on dit former la diversité française. Cette diversité est une chance pour la France. Rangez donc vos débats d’arrière-garde, nous ne voulons plus servir de boucs émissaires, d’instruments électoralistes. Repliez vos pages, vos discours de haine et de division, l’unité est notre idéal.

Lorsque je me retourne, que je contemple toutes les routes parcourues, je suis convaincu que je n’aurais jamais pu franchir, dépasser, Victoire entre mes mains, tous les écueils, toutes les embûches jalonnant les chemins de ma propre vie, sans l’aide de Dieu et celle de mon père ; un homme qui m’aura appris les règles de la discipline, du devoir, de la morale, et qu’il existe toujours des joies immenses dans l’Amitié ; des joies que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, en nul autre endroit hormis celui où se réfugient la fraternité et l’amour entre les hommes. Mon père, ce brillant homme, forcément responsable de ce que je suis devenu. Et vous n’avez pas le droit de l’insulter une seconde fois ; je vous l’interdis au nom de sa mémoire ! Rangez vos discours de haine, de division ; devant les vrais piliers de la vraie vie, on se tait ! Le silence écrase tous les fracas, tous les mots envenimés. Il instaure un autre langage, celui compréhensible par les seuls sages, et que transmet le jour à la nuit ; c’est le langage de notre inébranlable temps.

Et si je devais faillir à un seul enseignement transmis par père, qui me disait, sans doute en se mentant à lui-même : « Un homme ne pleure pas ! », je répondrais, avec le recul nécessaire : « Non, papa, un homme ça pleure aussi ! » Parce que nous sommes tous des êtres humains avec nos qualités et nos défauts, nos forces et nos faiblesses? Une larme, puis deux, et le temps s’écoule larmoyant à travers ses immenses rivières. 

A mon père et à ma mère… 

Touhami Moualek

mtouhami.fr – INFO PARIS

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